extrait "le passage des sorciers"

Publié le 24 Mai 2016

« À partir de maintenant, tu dois vivre une existence où l’attention est absolument prioritaire, dit-elle, comme si elle savait que j’avais pris l’engagement tacite de rester avec elle. Tu dois éviter tout ce qui peut affaiblir ou endommager ton corps ou ton esprit. En outre, il est essentiel, pour le moment, de couper tous les liens physiques et émotionnels avec le monde.

Pourquoi est-ce si important ?

Parce que, avant toute autre chose, tu dois acquérir l’unité. »

Clara expliqua que nous sommes convaincus qu’un dualisme existe en nous ; l’esprit est la part insubstantielle en nous, et le corps en est la part concrète. Cette division maintient notre énergie dans un état de séparation chaotique et l’empêche de s’unifier.

« Rester divisé est le lot de notre condition humaine, admit-elle. Cependant, notre division n’est pas entre l’esprit et le corps, mais entre le corps, qui héberge l’esprit ou le soi, et le double, qui est le réceptacle de notre énergie fondamentale. »

Elle expliqua qu’avant la naissance la dualité imposée à l’homme n’existe pas, mais qu’à partir de la naissance les deux parties sont séparées par la force de l’intention de l’espèce humaine. Une partie se tourne vers l’intérieur et devient le double. À la mort, la partie la plus lourde, le corps, retourne à la terre pour être absorbée par elle, et la partie légère, le double, devient libre. Malheureusement, comme le double n’a jamais été mené à la perfection, il n’expérimente la liberté que pendant un instant, avant d’être éparpillé dans l’univers.

« Si nous mourons sans effacer notre faux dualisme du corps et de l’esprit, nous mourons d’une mort ordinaire, dit-elle.

Comment pouvons-nous mourir autrement ? »

Clara me fixa avec un sourcil levé. Plutôt que de répondre à ma question, elle me révéla sur le ton de la confidence que nous mourons parce que la possibilité de nous transformer ne nous est pas concevable. Elle souligna que cette transformation doit être accomplie pendant la durée de notre vie, et que l’achèvement de cette tâche est le seul but que puisse avoir un être humain. Toutes les autres réalisations sont transitoires, puisque la mort les transforme en néant.

« Qu’implique cette transformation ? demandai-je.

Elle implique un changement total. Et cela est accompli par la récapitulation : la pierre angulaire de l’art de la liberté. L’art que je vais t’enseigner est nommé l’art de la liberté. Un art infiniment difficile à pratiquer, mais encore plus à expliquer. »

Clara affirma que chaque procédé qu’elle allait m’apprendre, chaque tâche qu’elle me dirait d’accomplir, aussi ordinaires qu’ils puissent paraître, était un pas en direction du but ultime de l’art de la liberté : le vol abstrait. (p.66 sqq)

Mais tu es précisément là pour ça : pour changer. Et changer signifie que tu seras capable de réussir le vol abstrait. À ce moment, tout sera clair pour toi. »

Comme je l’en pressais désespérément, elle expliqua que ce vol inimaginable était symbolisé par le mouvement du côté droit du front au gauche, mais que cela signifiait en réalité amener notre partie éthérique, notre double, dans notre conscience quotidienne. Elle poursuivit :

« Comme je te l’ai déjà expliqué, le dualisme corps-esprit est une fausse dichotomie. La vraie division a lieu entre le corps physique, qui loge l’esprit, et le corps éthérique, ou le double, qui loge notre énergie. Le vol abstrait se produit quand nous amenons notre double à influencer notre vie quotidienne. En d’autres termes, au moment où notre corps physique devient totalement conscient de sa contrepartie énergétique, nous avons franchi le pas dans l’abstrait, un monde de conscience totalement différent. (p.88)

La formation universitaire devint pour moi partie intégrante de ma préparation au passage des sorciers. Le chef de mon groupe de sorciers, que nous appelons le nagual, porte un vif intérêt à l’érudition intellectuelle universitaire. Toutes les personnes sous sa tutelle ont donc dû développer leur aptitude à la pensée claire et abstraite qui ne s’acquiert que dans une université moderne.

En tant que femme, mon obligation de satisfaire à cette exigence était encore plus grande. Les femmes sont en général conditionnées dès leur tendre enfance à dépendre des hommes de notre société pour conceptualiser et pour entreprendre des changements. Les sorciers qui me formèrent avaient des idées très fermes à ce sujet. À leur avis, il était indispensable que les femmes développement leur intellect et augmentent leur capacité d’analyse et d’abstraction afin de mieux comprendre le monde qui les entoure.

Entraîner l’intellect est également un authentique subterfuge de sorcier. En maintenant délibérément l’esprit occupé à l’analyse et au raisonnement, les sorciers sont libres d’explorer sans obstacle d’autres zones de perception. En d’autres termes, pendant que le côté rationnel s’affaire aux recherches théoriques et conventionnelles, le côté énergétique ou non rationnel, que les sorciers nomment « le double », se consacre à l’accomplissement des tâches de sorcellerie. Ainsi, l’esprit analytique et suspicieux risque moins d’interférer ou même de remarquer ce qui se passe à un niveau non rationnel. (p.14)

« Je sais que tu a été entraînée à laisser les hommes prendre le meilleur de toi, parce que ce sont des hommes, me dit Clara après qu’elle se fut rassise. Tu as toujours été bonne avec les hommes, et ils ont pompé en toi tout ce que tu pouvais avoir. Ne sais-tu pas que les hommes se nourrissent d’énergie féminine ? »

J’étais trop embarrassée pour discuter avec elle. Je sentais tous les regards de la salle posés sur moi.

Tu les laisses te manouvrer parce que tu te sens désolée pour eux, continua Clara. Dans le secret de ton cour, tu aspires désespérément à prendre soin d’un homme, de n’importe quel homme. Si cet idiot avait été une femme, toi-même tu ne l’aurais jamais laissé s’asseoir à notre table. » (p.31)

Avec la voix autoritaire d’un professeur enseignant à un novice, elle expliqua que les femmes, plus que les hommes, sont les vrais soutiens de l’ordre social et que, pour remplir ce rôle, elles ont été formées, partout dans le monde, à être au service des hommes.

« Peu importe si elles ont été achetées au marché aux esclaves, ou si elles sont courtisées et aimées, insista-t-elle. Leur finalité et leur destinée fondamentale sont les mêmes : nourrir, abriter et servir les hommes. »

Clara me regardait, comme pour vérifier que je suivais ce qu’elle disait. Je pensais la suivre, mais ma réaction viscérale était que ses prémisses elles-mêmes étaient fausses.

« Cela peut être vrai dans certains cas, dis-je, mais je ne crois pas que tu puisses faire de déclaration générale concernant toutes les femmes. »

Clara me démentit avec véhémence.

« L’aspect diabolique de la position servile des femmes est qu’elle n’apparaît pas simplement comme une prescription sociale, mais comme un impératif biologique fondamental.

Un instant, Clara, protestai-je. Comment en es-tu arrivée là ? »

Elle expliqua que chaque espèce se conforme à l’impératif biologique de se perpétuer et que la nature a fourni des outils pour s’assurer que le mélange des énergies féminines et masculines se produise de la manière la plus efficace. Dans le monde humain, bien que la fonction première du rapport sexuel soit la procréation, il a une fonction seconde et cachée, qui est d’assurer un flux continu d’énergie des femmes vers les hommes.

Clara mit un tel accent sur le mot « hommes » que je dus demander :

« Pourquoi dis-tu cela comme s’il s’agissait d’un flux à sens unique ? L’acte sexuel n’est-il pas un échange d’énergie entre mâle et femelle ?

Non, dit-elle avec force. Les hommes laissent des lignes d’énergie spécifique dans le corps des femmes. Ce sont comme des vers lumineux qui bougent dans la matrice, suçant l’énergie.

Cela semble absolument sinistre », dis-je ironiquement.

Elle poursuivit son exposé avec un sérieux absolu.

« Ils sont déposés là pour une raison encore plus sinistre, dit-elle en ignorant mon rire nerveux, qui est d’assurer à l’homme qui les a déposés un apport régulier d’énergie. Ces lignes d’énergie, établies par le rapport sexuel, collectent et dérobent l’énergie du corps féminin au bénéfice du mâle qui les a laissés là. »

Clara était si grave dans ce qu’elle disait que je ne pouvais pas plaisanter à ce sujet, mais étais obligée de la prendre au sérieux. En l’écoutant, je sentais mon sourire nerveux se transformer en rictus.

« Ce n’est pas que j’accepte un seul instant ce que tu dis, Clara, mais, juste pour savoir, dis-moi comment tu es parvenue à une vision aussi radicale ? Quelqu’un t’a-t-il parlé de tout cela ?

Oui, mon instructeur m’en a parlé. Au début, je ne l’ai pas cru non plus, admit-elle, mais il m’a aussi enseigné l’art de la liberté, et cela signifie que j’ai appris à voir le flux d’énergie. Maintenant, je sais qu’il avait raison, parce que je suis capable de voir les filaments lumineux dans les corps des femmes par moi-même. Toi, par exemple, tu en as un paquet, et ils sont tous actifs.

Admettons que ce soit vrai, Clara, dis-je, mal à l’aise. Juste pour discuter, puis-je demander pourquoi il devrait en être ainsi ? Cette circulation d’énergie à sens unique n’est-elle pas injuste pour les femmes ?

Le monde entier est injuste pour les femmes ! s’exclama-t-elle. Mais là n’est pas la question.

Où est la question, Clara ? Je sais que je n’ai pas saisi.

L’impératif de la nature est de perpétuer notre espèce, expliqua-t-elle. Pour assurer la continuité de ce processus, les femmes doivent porter un fardeau excessif au niveau de leur énergie fondamentale. Et cela signifie un flux d’énergie éprouvant pour elles.

Mais tu ne m’as toujours pas expliqué pourquoi cela devrait être ainsi, dis-je, déjà ébranlée par le force de sa conviction.

Les femmes sont le fondement de la perpétuation de l’espèce humaine, répondit Clara. Le gros de l’énergie vient d’elles, non seulement pour effectuer leur gestation, donner naissance et nourrir leur progéniture, mais aussi pour assurer que l’homme joue son rôle dans tout ce processus. »

Clara expliqua que, théoriquement, ce processus garantit qu’une femme nourrit énergétiquement son homme à travers les filaments mystérieusement dépendant d’elle à un niveau éthérique. Ce fait s’exprime dans le comportement visible de l’homme retournant sans cesse à la même femme pour maintenir sa source de subsistance. La nature s’assure ainsi que les hommes, outre leur désir immédiat de plaisir sexuel, établissent des liens plus permanents avec les femmes.

« Ces fibres d’énergie laissées dans la matrice des femmes fusionnent aussi avec la constitution énergétique de l’enfant, dans le cas où la conception a lieu, poursuivit Clara. Cela peut constituer les rudiments des liens familiaux, car l’énergie du père fusionne avec celle du fotus et permet à l’homme de sentir que l’enfant est sien. Il y a certains faits de la vie que la mère d’une fille ne lui dit jamais. Les femmes sont élevées pour être facilement séduites par les hommes, sans la moindre idée de la perte d’énergie produite en elles en conséquence des relations sexuelles. C’est le point important que je veux souligner et c’est ce qui est injuste pour elles. »

« C’est déjà pénible qu’un seul homme laisse des lignes d’énergie dans le corps d’une femme, continua Clara, bien que cela soit nécessaire pour avoir des enfants et assurer leur survie. Mais avoir en elle les lignes d’énergie de dix ou vingt hommes se nourrissant de sa luminosité est plus que quiconque peut supporter. Pas étonnant si les femmes ne peuvent jamais relever la tête.

Une femme peut-elle se débarrasser de ces lignes ? demandai-je, de plus en plus convaincue que ses paroles contenaient quelque vérité.

Une femme pour ces vers lumineux pendant sept ans, dit Clara. Après, ils s’évanouissent, disparaissent. Mais la poisse, c’est que, lorsque les sept années sont près de finir, toute l’armée de vers, depuis le tout premier homme qu’une femme a connu jusqu’au dernier, tous s’agitent à la fois, poussant la femme a avoir de nouvelles relations sexuelles. Ensuite, tous les vers reprennent vie de plus belle, plus forts que jamais, pour se nourrir de l’énergie lumineuse de la femme pendant sept autres années. C’est vraiment un cycle sans fin.

Et si la femme s’abstient de relations sexuelles ? Les vers meurent-ils simplement tout seuls ?

Oui, si elle peut résister et s’en passer pendant sept ans. Mais, par les temps qui courent, c’est presque impossible pour une femme de rester chaste, à moins de devenir nonne ou d’avoir de l’argent pour vivre. Et même alors, une mentalité totalement différente lui serait nécessaire.

Pourquoi cela, Clara ?

Parce que c’est non seulement un impératif biologique qui pousse les femmes à avoir des relations sexuelles, mais aussi une obligation sociale. »

Clara me donna alors un exemple des plus perturbants et atterrants. Puisque nous sommes incapable de voir le flux d’énergie, dit-elle, il se peut que nous perpétuions inutilement des modes stéréotypés de comportement ou des interprétations émotionnelles associés à ce courant invisible d’énergie. Par exemple, c’est un tort que la société requière des femmes qu’elles se marient ou au moins s’offrent aux hommes, de même que c’est un tort que les femmes se sentent inaccomplies à moins d’avoir en elles le sperme d’un homme. Il est vrai que les lignes d’énergie d’un homme leur donnent un but, leur font accomplir leur destinée biologique : nourrir les hommes et leur descendance. Mais les êtres humains sont assez intelligents pour exiger d’eux-mêmes plus que le simple accomplissement de l’impératif biologique. Evoluer, par exemple, est un impératif égal si ce n’est plus grand que se reproduire ; et, dans ce cas, évoluer implique que les femmes s’éveillent à leur véritable rôle dans le plan énergétique de la reproduction.

Puis elle orienta son argumentation vers le niveau personnel et dit que j’avais été élevée, comme toute autre femme, par une mère estimant que sa fonction première était de m’éduquer pour trouver un mari convenable afin que je ne porte pas les stigmates de la vieille fille. J’avais réellement été élevée, comme un anima, pour avoir des relations sexuelles, quel que soit le nom que ma mère préfère leur donner.

« Comme toute autre femme, on t’a trompée et forcée à la soumission, dit Clara. Et ce qu’il y a de triste, c’est que tu es prise au piège dans cette structure stéréotypée, même si tu n’as pas l’intention de procréer. » (p.77-82)

« Tu pourrais me dire que ma broderie est pure beauté ou que je perds mon temps, dit-elle en faisant un autre point, mais ma sérénité intérieure n’en serait pas affectée. Cette attitude s’appelle « connaître sa propre valeur ». » Elle posa une question pour la forme, y répondant elle-même : « Et à ton avis, quelle est ma valeur ? Exactement zéro. »

Je rétorquai qu’à mon avis, elle était formidable, une personne extrêmement inspirante. Comment pouvait-elle dire qu’elle n’avait pas de valeur ?

« C’est très simple, expliqua Clara. Tant que les forces positives et négatives sont équilibrées, elle s’annulent mutuellement et cela signifie que ma valeur est zéro. Cela signifie aussi qu’il m’est impossible d’être perturbée si on me critique, ou réjouie si on me complimente. » Clara leva une aiguille, et, malgré la faible lumière, l’enfila rapidement. « Les sages chinois de jadis disaient que, pour connaître sa valeur, il faut se glisser à travers l’oil du dragon. » dit-elle en tirant les deux extrémité du fil pour les réunir.

Ces sages, poursuivit-elle, étaient convaincus que l’inconnu infini était gardé par un énorme dragon dont les écailles étincelaient d’une lumière aveuglante. Ils croyaient que les chercheurs courageux osant s’approcher du dragon étaient saisi d’une frayeur grandiose devant son éclat éblouissant, la puissance de sa queue dont le moindre frémissement écrasait tout sur son passage, et son haleine brûlante réduisait en cendres tout ce qui était à sa portée. Mais ils croyaient aussi qu’il existait un moyen de se glisser près de ce dragon inapprochable. Ils étaient sûrs qu’en fusionnant avec l’intention du dragon on pouvait devenir invisible et traverser l’oil du dragon.

« Qu’est-ce que cela veut dire, Clara ? demandai-je.

Cela veut dire que, par la récapitulation, nous devenons vides de pensée et de désir, ce qui signifiait pour ces voyants anciens devenir un avec l’intention du dragon, et donc invisible. » (p.92)

Rédigé par Agnès

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