l'Art de l'Attention

Publié le 9 Janvier 2017

Page 328 - Le second anneau de pouvoir - l'Art de l'Attention

– Le Nagual nous a dit de vous montrer qu’avec
notre attention nous pouvions maintenir les images d'un rêve, de la même façon que nous maintenons les images du monde, dit la Gorda.

L’art du rêveur est l'art de l’attention.

Des pensées se précipitèrent sur moi en avalanche. Il me fallut me lever et me mettre à marcher autour de la cuisine. Je me rassis. Nous restâmes silencieux un long moment. Je comprenais ce qu'elle avait voulu dire en affirmant que l'art des rêveurs est l’art de l’attention.

Et je compris aussitôt que don Juan m’avait dit et m’avait montré tout ce qu’il lui était possible de dire et de montrer. Mais je n’avais pas été capable en sa présence de prendre conscience, dans mon corps, des prémisses de sa connaissance. Il avait dit que ma raison était le démon qui me tenait enchaîné, et qu'il me fallait le terrasser si je voulais parvenir à la conscience de ses enseignements. Le problème avait donc étê : comment terrasser ma raison. Jamais il ne m’était venu à l'esprit de le presser de définir ce qu'il entendait par raison. J’avais supposé, du début à la fin, qu’il entendait par là la capacité de comprendre, de déduire ou de penser de manière rationnelle, logique.

Ce qu'avait dit la Gorda m’avait fait comprendre que pour lui raison signifiait attention.

Don Juan disait que le cour de notre être était l’acte de percevoir, et que la magie de notre être était l'acte de prendre conscience. Pour lui, perception et prise de conscience formaient une cellule fonctionnelle unique, compacte, une unité qui avait deux domaines. Le premier était l’« attention du tonal », c’est-à-dire la capacité des gens ordinaires de percevoir et de situer leur conscience sur le monde ordinaire de la vie quotidienne. Don Juan appelait également cette forme d’attention notre « premier anneau de pouvoir », et il le décrivait comme notre capacité – formidable mais tenue pour banale – de mettre de l’ordre dans notre perception du monde quotidien.

Le second domaine était l’« attention du nagual », c’est-à-dire la capacité des sorciers de placer leur conscience sur le monde non ordinaire. Il appelait ce domaine de l’attention le « second anneau de pouvoir », c’est-à-dire la capacité tout à fait prodigieuse – que nous avons tous, mais que seuls les sorciers utilisent – de mettre de l'ordre dans le monde non ordinaire.

La Gorda et les petites sœurs, en me démontrant que l’art des rêveurs consistait à maintenir les images de leurs rêves avec leur attention, avaient mis en évidence le côté pragmatique du système de don Juan. Elles étaient les praticiennes qui étaient allées au-delà de l’aspect théorique de ses enseignements. Pour pouvoir me présenter une démonstration de cet art, elles avaient dû faire usage de leur « second anneau de pouvoir » ou « attention du nagual ». Pour pouvoir être témoin de leur art, il m’avait fallu faire de même. En fait, il semblait bien que j'avais situé mon attention sur les deux domaines. Nous sommes peut-être tous en train de percevoir sans cesse des deux manières, mais en choisissant d’isoler l’une pour le souvenir, et d’écarter l'autre ; ou bien peut-être enregistrons-nous l'une et l’autre, comme je l’avais fait moi-même. Sous certaines conditions de contrainte ou d’assentiment, le souvenir censuré fait surface et nous pouvons alors avoir deux souvenirs distincts du même événement.

Ce que don Juan s’était efforcé de vaincre, ou plutôt de supprimer en moi, ce n'était pas ma raison en tant que capacité de penser rationnellement, mais mon « attention du tonal », c'est-à-dire ma conscience du monde du sens commun.

Pourquoi voulait-il que je procède ainsi ? La Gorda venait de me l’expliquer en disant que le monde quotidien existe parce que nous savons comment maintenir ses images ; en conséquence, si l’on renonce à l'attention nécessaire à maintenir ces images, ce monde
s'effondre.

 
 
 

Rédigé par Agnès

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