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Publié le 4 Mars 2017

– Une promesse comme celle-là ne peut pas se chan-
ger simplement en le disant. Peut-être que bientôt, très
bientôt tu seras capable de savoir que faire pour la
changer. Peut-être aussi que du même coup tu pourras
voir.
– Pourriez-vous m'indiquer comment procéder ?
– Tu dois attendre patiemment, tout en sachant que
tu es en train d’attendre, tout en sachant ce que tu
attends. Voilà une attitude de guerrier. Et s'il s’agit du
problème de tenir ta promesse, alors tu dois prendre
conscience que tu la tiens. Le moment viendra où ton
attente prendra fin, et tu n’auras plus à honorer ta
promesse. Il n’y a rien que tu puisse faire pour la vie de
ce petit garçon. Lui seul pourrait annuler les effets de
cet acte.
– Mais comment peut-il faire cela ?
– En apprenant à réduire ses besoins à rien. Aussi
longtemps qu’il pense qu’il a été une victime, sa vie sera
un enfer. Et pour aussi longtemps que tu penses de
même, ta promesse restera valide. Ce qui nous rend
malheureux est le fait de vouloir. Cependant si nous
pouvions réduire nos besoins à rien, la plus petite des
choses que nous aurions serait un cadeau véritable. Sois
en paix, tu as fait à Joaquin un bon cadeau. Etre pauvre
ou éprouver un désir quelconque n'est qu'une pensée.
De même en est-il de haïr, d’avoir faim et de souffrir.
– Don Juan, je ne peux vraiment pas croire une telle
chose. Comment la faim et la douleur peuvent-elles être
seulement des pensées ?
– Pour moi, maintenant, ce ne sont que des pensées.
C’est tout ce que je sais. J'ai accompli cet exploit. Que tu
le veuilles ou non, le pouvoir de faire constitue tout ce
que nous avons à opposer aux forces de notre vie. Sans
.ce pouvoir nous sommes la lie du vin, la poussière dans
le vent.
– Don Juan, je sais très bien que vous avez accompli
cela, mais comment un simple homme comme moi ou le
petit Joaquin peut-il accomplir la même chose ?
– C’est à chacun de nous, en tant que simple individu,
de décider de s'opposer aux forces de nos vies. Je te l'ai
dit maintes et maintes fois, seul un guerrier peut
survivre. Un guerrier sait qu'il attend et il sait pourquoi
il attend. Pendant qu'il attend, il ne désire rien. Ainsi
reçoit-il la plus petite des choses, elle est plus qu'il n'en
peut prendre. S'il a besoin de manger, il découvre un
moyen, parce qu'il n'a pas faim. Si quelque chose le
blesse, il trouve un moyen de l’arrêter, car il ne souffre
pas. Avoir faim ou souffrir signifie que l'homme s'est
laissé aller et qu’il n’est plus un guerrier. Les forces de
sa faim et de sa souffrance le détruiront. »
Je désirais toujours soutenir ma position, mais n’en fis
rien; je me rendis compte que le fait d'argumenter
consistait à créer une barrière pour me protéger de la
force dévastatrice de l’exploit magnifique de don Juan,
une force qui m'avait profondément marqué de sa
remarquable puissance.
Comment savait-il cela ? Je pensais que peut-être je lui
avais raconté l’histoire de « .Nez en bouton » au cours
d’un de mes états de réalité non ordinaire. Cependant je
ne me souvenais de rien de semblable, mais en l'occur-
rence ne pas se souvenir était facilement compréhensi-
ble.
« Don Juan, comment connaissiez-vous ma pro-
messe ?
– Je l’ai vue.
– L’aviez-vous vue lorsque je pris Mescalito, ou lors-
que je fumai votre mélange ?
– Je l'ai vue maintenant, aujourd’hui.
– Aviez-vous vu toute l'histoire ?
– Et à nouveau te voilà avec tes questions. Je te l'ai
déjà dit, ça ne sert à rien de parler de ce qu'est voir.
C’est rien du tout. »
Je n’insistai pas, j'étais émotionnellement convaincu.
« Une fois, je fis un vœu, dit don Juan, et le son de sa
voix me fit tressaillir.
« Je promis à mon père que j’allais vivre pour
détruire mes assassins. Pendant des années cette pro-
messe demeura avec moi. Maintenant elle est changée.
Je ne suis plus intéressé à détruire qui que ce soit. Je
n’éprouve pas de haine envers les Mexicains. Je ne hais
personne. J'ai appris que les innombrables chemins que
chacun dans sa vie traverse sont tous égaux. A la fin,
oppresseurs et opprimés se retrouvent, et la seule chose
qui l’emporte reste que la vie fut en tout trop courte
pour les uns comme pour les autres. Aujourd'hui je suis
triste non pas à cause de la manière dont mon père et
ma mère sont morts. Je me sens triste parce qu'ils
étaient Indiens. Ils vécurent comme des Indiens et ils
moururent comme des Indiens. Jamais ils ne surent
qu’avant toute autre chose ils étaient des hommes. »

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Rédigé par Agnès

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