La Suffisance - page 32 et suivantes - Le Feu du Dedans - Les petits tyrans

Publié le 10 Mai 2017

Comme nous quittions la maison, don Juan et
moi, la Gorda nous arrêta au passage et insista
pour que nous l’emmenions. Elle semblait déter-
minée à ne pas admettre de refus. D’une voix très
sévère, don Juan lui dit qu’il devait s’entretenir
avec moi, en privé.

“ Vous allez parler de moi, dit la Gorda, ses
gestes et son ton trahissant à la fois la méfiance et
le désagrément.
– Tu as raison ”, répliqua sèchement don Juan. Il la dépassa, sans se retourner pour la
regarder.

Je le suivis et nous marchâmes en silence jus-
qu’à la place. Lorsque nous nous assîmes, je lui
demandai ce que nous pourrions bien trouver
comme sujet de discussion concernant la Gorda.
J’étais encore échaudé par la mine menaçante
qu’elle avait prise lorsque nous avions quitté la
maison.

“ Nous n’avons rien à dire à propos de la Gorda
ou de quiconque, dit-il. Je ne lui ai dit cela que pour
provoquer sa suffisance démesurée. Et cela a mar-
ché. Elle est furieuse contre nous. Si je la connais
bien, elle aura monologué assez longtemps pour
avoir affermi sa confiance en elle-même et sa ver-
tueuse indignation à l’idée d’avoir été rejetée et
d’avoir été tournée en ridicule. Je ne serais pas sur-
pris qu’elle fasse irruption devant nous, ici, devant
le banc du parc.

– Si nous ne parlons pas de la Gorda, de quoi
allons-nous discuter ? demandai-je.

– Nous allons poursuivre la discussion com-
mencée à Oaxaca, me répondit-il. Comprendre
l’explication de la conscience exigera de toi tout
l’effort dont tu es capable, ainsi que ton consen-
tement à permuter plusieurs fois de niveau de
conscience. Lorsque nous serons engagés dans
nos discussions, j’exigerai toute ta concentration
et ta patience. ”

Je lui dis, me plaignant à moitié, que son refus
de me parler pendant les deux derniers jours
m’avait mis très mal à l’aise. Il me regarda et arqua
les sourcils. Un sourire effleura ses lèvres puis
s’évanouit.

Je compris qu’il me signifiait que je ne
valais pas mieux que la Gorda.

“ J’étais en train de provoquer ta suffisance, dit-
il d’un air désapprobateur. La suffisance est notre
plus grand ennemi. Penses-y, ce qui nous affaiblit,
c’est de nous sentir offensés par les actes et les
méfaits de nos semblables. Notre suffisance nous
contraint à passer la plus grande partie de notre
vie à être offensé par quelqu’un.

“ Les nouveaux voyants recommandaient que
tout soit mis en oeuvre pour extirper la suffisance
de la vie des guerriers. J’ai suivi cette recomman-
dation et, dans ton cas, beaucoup de mes efforts
visaient à te montrer que, sans la suffisance, nous
sommes invulnérables. ”

Tandis que je l’écoutais ses yeux se mirent sou-
dain à briller très fort. Je pensai en moi-même qu’il
semblait sur le point d’éclater de rire et que c’était
sans raison, quand une gifle brutale et doulou-
reuse me frappa la joue droite et me fit tressaillir.
Je me levai d’un bond. La Gorda se tenait der-
rière moi, la main encore levée. Son visage était
rouge de colère.

“ Tu peux maintenant dire ce que tu voudras
de moi et avec plus de raison, cria-t-elle. Mais si tu
as quelque chose à dire, dis-le-moi en face. ”
Son éclat semblait l’avoir épuisée, car elle s’as-
sit à même le ciment et se mit à pleurer. Don Juan
était figé dans une allégresse indicible. J’étais glacé
par une franche fureur. La Gorda me lança un
regard furibond puis se tourna vers don Juan et
lui dit humblement que nous n’avions pas le droit
de la critiquer.

Don Juan se mit à rire si fort qu’il en était plié
en deux, sa tête touchant presque le sol. Il ne pou-
vait même pas parler. Il tenta deux ou trois fois de
me dire quelque chose, puis finit par se lever et
s’éloigna, le corps encore secoué par des spasmes
de rire.

J’étais sur le point de courir après lui, tout en
continuant à faire la tête à la Gorda – je la trou-
vais méprisable à ce moment-là – quand il m’ar-
riva une chose extraordinaire. Je compris ce que
don Juan avait trouvé si drôle. La Gorda et moi
étions affreusement pareils. Notre suffisance était
monumentale. Ma surprise et ma fureur d’être
giflé ressemblaient exactement aux sentiments de
colère et de méfiance de la Gorda. Don Juan avait
raison. Le fardeau de la suffisance est terrible-
ment encombrant.

Alors je courus après lui, exultant, des larmes
coulant le long de mes joues. Je le rattrapai et lui dis
ce que je venais de comprendre. Ses yeux brillaient
de malice et de plaisir.

“ Que dois-je faire à propos de la Gorda ?
demandai-je.
– Rien, dit-il. Les découvertes sont toujours
personnelles. ”

La Suffisance - page 32 et suivantes - Le Feu du Dedans - Les petits tyrans

Rédigé par Agnès

Repost 0
Commenter cet article

Agnès 11/05/2017 09:35

Tu devrais remercier la Gorda jour et nuit,
dit-il soudain. Elle t’aide à anéantir ta suffisance.
Elle est le petit tyran de ta vie mais tu n’as pas
encore saisi cela. ”