MISE EN PRATIQUE DE LA STRATEGIE - page 52 - les petits tyrans- LE FEU DU DEDANS

Publié le 11 Mai 2017

“ Le contremaître de la propriété n’avait pas
changé de type de comportement depuis la der-
nière fois. Mais j’étais bien équipé pour l’affronter',
je possédais le contrôle, la discipline, l’endurance
et le sens du minutage. Les choses se déroulèrent
comme mon benefactor l’avait projeté. Grâce à mon
contrôle, j’accomplissais les tâches les plus stu-
pides que l’homme exigeait de moi. Ce qui géné-
ralement nous épuise, dans ce genre de situation,
vient de l’usure qu’elle inflige à notre suffisance.
Tout homme ayant un brin de fierté se sent
déchiré lorsqu’on lui donne le sentiment qu’il ne
vaut rien.

“ Je faisais avec plaisir tout ce qu’il me deman-
dait. J’étais joyeux et fort. Et je me moquais com-
plètement de ma fierté ou de ma peur, Je me
trouvais là en guerrier impeccable. Le fait de gar-
der le moral quand on est bafoué s’appelle le
contrôle. ”

Don Juan m’expliqua que, suivant la stratégie
de son benefactor, au lieu de s’apitoyer sur lui-même
comme il l’avait fait autrefois, il devait se mettre
immédiatement au travail pour recenser les points
forts, les faiblesses de l’homme, et les excentricités
de son comportement.

Il découvrit que les points les plus forts du contre-
maître résidaient dans la violence de sa nature et
dans son audace. Il avait tiré sur don Juan en plein
jour et sous les yeux de nombreux spectateurs. Sa
grande faiblesse venait de ce qu’il aimait son travail
et ne voulait pas le compromettre. Il n’aurait jamais
tenté de tuer don Juan pendant la journée, à l’inté-
rieur de l’enceinte. Son autre faiblesse venait de ce
qu’il était père de famille. Il avait une femme et des
enfants qui vivaient dans une cabane proche de la
maison.

« Rassembler toutes ces informations pendant
que l’on vous tabasse s’appelle la discipline, dit
don Juan. L’homme était un véritable monstre. Il
n’y avait pas de rachat possible en lui. Selon les
nouveaux voyants, un parfait petit tyran n’a pas
de bons côtés. ”

Don Juan ajouta que les deux autres attributs
du statut de guerrier qu’il ne possédait pas encore,
l’endurance et le sens du minutage, avaient été
inclus automatiquement dans la stratégie de son
benefactor, L’endurance consiste à attendre pa-
tiemment – sans précipitation, sans anxiété –,
c’est une simple, joyeuse façon de différer ce qui
doit arriver.

“ Je rampais tous les jours, poursuivit don Juan,
pleurant parfois sous le fouet de l’homme. Et
pourtant j’étais heureux. C’était la stratégie de
mon benefactor qui me faisait tenir du jour au len-
demain, sans haïr cet homme.

J’étais un guerrier. Je savais ce que j’attendais. C’est exactement en cela que consiste la grande joie du statut de guerrier. ”

Il ajouta que la stratégie de son benefactor
exigeait qu’il procède à un harcèlement systéma-
tique de l’homme en question en prenant pour
couverture un ordre supérieur,

tout comme les
voyants du nouveau cycle l’avaient fait en utilisant
l’Eglise catholique comme bouclier. Un prêtre du
bas clergé était parfois plus puissant, alors, qu’un
membre de la noblesse.

Don Juan se servait comme bouclier de la dame
qui l’avait engagé. Chaque fois qu’il la voyait il
s’agenouillait devant elle et la qualifiait de sainte.
Il la suppliait de lui donner la médaille à l’image
de son saint patron afin qu’il puisse prier celui-ci
de lui accorder santé et bien-être.

“ Elle m’en donna une, et cela mit le contre-
maître hors de lui. Et lorsque je réussis à faire prier
les domestiques le soir, il faillit avoir une crise car-
diaque. Je crois que c’est alors qu’il décida de me
tuer. Il ne pouvait se permettre de me laisser conti-
nuer ainsi.

“ Par mesure de sauvegarde, j’organisai un
rosaire pour tous les domestiques de la maison.
La dame trouvait que j’avais tout d’un homme
très pieux.

“ Après cela, je ne dormis plus bien, dans mon
lit. Je grimpais sur le toit toutes les nuits. De là, je
vis deux fois l’homme me chercher au milieu de la
nuit, une expression meurtrière dans le regard. Il
me poussait tous les jours dans les boxes des éta-
lons, dans l’espoir que je mourrais écrasé, mais
j’avais une planche faite de gros morceaux de bois
que j’avais appuyée contre l’un des angles et der-
rière laquelle je me protégeais. Il ne le sut jamais
car les chevaux lui donnaient la nausée – encore
une de ses faiblesses qui devait s’avérer, par la
suite, être la plus fatale de toutes. ”

Don Juan disait que le sens du minutage est la
qualité qui gouverne la libération de tout ce qui est
retenu. Le contrôle, la discipline et l’endurance
sont, disait-il, à l’image d’un barrage derrière
lequel tout est accumulé. Le sens du minutage est
la porte du barrage.

Rédigé par Agnès

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