Page 347 - La force du Silence - (les rituels)

Publié le 18 Juin 2017

« Alors, il y a un aspect mauvais dans l’homme, dis-
je, en jubilant. Vous le niez toujours. Vous dites tou-
jours que le mal n’existe pas, que seul le pouvoir
existe. »

Je fus moi-même surpris par l’accès dont j’avais été
saisi. En un instant, mes antécédents catholiques vin-
rent peser sur moi et le Prince des Ténèbres surgit,
menaçant et immense.

Don Juan rit jusqu’à en tousser.

« Bien sûr qu’il y a un aspect mauvais en nous.
Nous tuons gratuitement, n’est-ce pas ? Nous brûlons
des gens au nom de Dieu. Nous nous détruisons ;
nous faisons table rase de la vie sur cette planète ;
nous détruisons la terre. Et puis nous nous habillons
de robes et le Seigneur s’adresse directement à nous.
Et que nous dit le Seigneur ? Il dit que nous devons
être de bons enfants si nous ne voulons pas être
punis. Le Seigneur nous menace depuis des siècles,
et cela ne change rien. Non pas parce que nous
sommes mauvais, mais parce que nous sommes idiots.
L’homme a un aspect mauvais, oui, et cet aspect s’ap-
pelle la stupidité. »

Après un moment de silence, don Juan m’expliqua
que, de même que le rituel forçait les hommes ordi-
naires à construire d’immenses églises qui étaient des
monuments dédiés à la suffisance, le rituel forçait
aussi les sorciers à construire des édifices marqués
par la morbidité et par l’obsession. En conséquence,
il était du devoir de tous les naguals de guider la
conscience afin qu’elle s’envole vers l’abstrait, libre
de privilèges et d’hypothèques.
« Qu’entendez-vous, don Juan, par privilèges et
hypothèques ? demandai-je.
– Le rituel peut prendre l’attention au piège,
mieux que tout ce à quoi je peux penser, dit-il, mais
il exige aussi un prix très élevé. Ce prix est la morbi-
dité. Et la morbidité peut faire peser sur notre
conscience les privilèges et les hypothèques les plus
lourds. »

Don Juan me dit que la conscience humaine était
pareille à une immense maison hantée. La
conscience de la vie de tous les jours était comme
scellée pour la vie dans une pièce de cette immense
maison. Nous entrions dans cette pièce par une
ouverture magique : la naissance. Et nous en sortions
par une autre ouverture magique : la mort.
Mais les sorciers étaient capables de trouver une
autre ouverture encore et pouvaient quitter la
chambre scellée encore vivants. Une superbe réus-
site. Mais ce qu’ils accomplissaient de stupéfiant
consistait, quand ils s’échappaient de cette pièce scel-
lée, à choisir la liberté. Ils choisissaient de quitter
cette immense maison hantée pour de bon au lieu de
se perdre à l’intérieur.

La morbidité était l’antithèse de la vague d’énergie
dont la conscience a besoin pour atteindre la liberté.
La morbidité faisait perdre leur chemin aux sorciers
et les faisait tomber dans le piège des chemins
sombres et complexes de l’inconnu.

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Rédigé par Agnès

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