il m'a "retourné"

Publié le 5 Juin 2018

K. T. : C'est une trame constante dans vos livres - votre lutte pour donner un sens à une "réalité séparée" où les moustiques font plusieurs mètres de haut, où les têtes humaines se transforment en corbeaux, où la même feuille tombe quatre fois, où des sorciers font disparaître des voitures en plein jour. Un bon stage d'hypnotiseur peut produire d'excellents effets. Il est possible que c'est ce que fit don Juan, n'est-ce pas ? Vous a-t-il abusé ?

C. C. : C'est possible. Ce qu'il m'a enseigné, c'est qu'il y a plus de choses dans ce monde que ce que nous en reconnaissons généralement - que nos conceptions de la réalité sont créées par un consensus social, qui est lui-même une farce. On nous apprend à voir et à comprendre le monde grâce à un processus de socialisation qui, lorsqu'il fonctionne correctement, parvient à nous convaincre que les interprétations que nous acceptons, définissent les limites du monde réel. Don Juan a interrompu ce processus dans mon existence en démontrant que nous avions la capacité d'entrer dans d'autres mondes qui sont constants et indépendants de notre conscience excessivement conditionnée. La sorcellerie implique la reprogrammation de nos capacités à percevoir des mondes comme réels, uniques, absolus, et submergeant aussi notre monde quotidien et banal.

K. T. : Il y a une contradiction quelque part. D'un côté, don Juan vous désocialise, en vous enseignant à voir sans préjugés. Pourtant il semble vous resocialiser en vous enrôlant dans un nouveau système de pensée, en vous donnant seulement une interprétation différente, un nouvel effet sur la réalité - bien que celui-ci soit magique.

C. C. : C'est une chose dont nous parlions tout le temps, don Juan et moi. Il prétendait en effet m'avoir détourné, mais je maintenais qu'il m'avait retourné. En m'initiant à la sorcellerie il me présenta une nouvelle vision, un nouveau langage, et une nouvelle manière de percevoir et d'être dans le monde. J'étais pris entre ma certitude antérieure sur le monde et une nouvelle description, la sorcellerie, et j'étais forcé d'assurer l'union des deux. Je me sentais complètement en perte de vitesse, comme une voiture qui se laisse glisser. Don Juan était enchanté. Il disait que ceci signifiait que je glissais entre les descriptions de la réalité - entre mon ancienne et ma nouvelle vue. En fait, je me suis aperçu que toutes mes précédentes suppositions étaient basées sur une vision du monde à laquelle j'étais essentiellement étranger. Le jour où j'ai rencontré don Juan à la station de bus, j'étais le parfait savant, triomphalement détaché, fermant les yeux pour prouver mon érudition inexistante sur les plantes psychotropes.

Rédigé par Agnès

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