le corps, le pouvoir personnel et le "ne pas faire"

Publié le 6 Août 2022

 

« Assez parlé, poursuivit-il d'un ton sec en se tournant vers moi. Avant de partir il nous reste une seule chose à faire, la plus importante. Maintenant, pour te mettre à l’aise, je vais te dire quelque chose concernant ta présence ici. La raison qui te fait revenir chez moi est bien simple. Chaque fois que tu viens ton corps apprend certaines choses, même si tu ne le désires pas. Alors ton corps a besoin de revenir chez moi pour en apprendre plus. Disons que ton corps n’ignore pas qu’il va mourir, même si toi tu n’y penses jamais. Et j'ai prévenu ton corps que moi aussi j'allais mourir un jour et qu’auparavant j'aimerais bien lui montrer certaines choses, des choses que tu ne pourrais toi-même donner à ton corps. Ainsi ton corps a besoin de la frayeur, il aime ça. Ton corps a besoin de la nuit et du vent. Maintenant ton corps connaît sa marche de pouvoir et voudrait sur-le-champ l’effectuer.
 
Ton corps a besoin de pouvoir personnel et il ne peut attendre plus longtemps. Disons que ton corps revient me voir parce que je suis son ami. »
 
Il garda le silence pendant longtemps, comme s'il luttait avec ses pensées.
« Je t'ai dit que le secret d’un corps résistant n'est pas dans ce que tu lui fais mais dans ce que tu ne lui fais pas, reprit-il. Pour toi le moment est venu de ne pas faire ce que tu fais toujours. Assieds-toi ici jusqu’à ce que nous partions et ne-fais-pas.
 
– Don Juan, je n'y comprends rien. »
 
Il mit ses mains sur mon carnet et l’ôta des miennes. Soigneusement il le ferma,. plaça l'élastique et le jeta au loin dans les buissons.
 
Ce geste me choqua. Je rouspétai, mais il posa sa main sur ma bouche. Il désigna un grand buisson et me dit d’y fixer mon attention, non pas sur les feuilles comme d’habitude, mais sur les ombres des feuilles. Il ajouta que courir dans le noir n’avait pas à être suscité par la peur mais pouvait être une réaction très naturelle d'un corps réjoui qui savait « ne-pas-faire ».
 
Maintes et maintes fois il chuchota à mon oreille droite que la clef du pouvoir était de « ne-pas-faire ce que je savais faire ». Ainsi lorsque je regardais un arbre par exemple, ce que je savais faire était de me concentrer immédiatement sur le feuillage et jamais je ne m'occupais de l’ombre des feuilles ou de l'espace entre les feuilles. En dernier lieu il m'incita à commencer à concentrer mon regard sur les ombres des feuilles d'une seule branche, et éventuellement de considérer l’arbre tout entier, sans jamais laisser mes yeux revenir sur les feuilles, parce que pour accumuler du pouvoir le premier geste délibéré était de laisser le corps « ne-pas-faire ».
 
J'ignore si ce fut à cause de 'ma fatigue ou de mon énervement, mais lorsque don Juan se leva j'étais tellement absorbé par les ombres des feuilles que je vis presque une masse d'ombres noires aussi distinctement que je vois normalement une touffe de feuilles.
 
Le résultat était surprenant. Je lui demandai d’attendre. Il rit tout en tapotant gentiment de la main mon chapeau.
 
« Je t'avais prévenu, le corps aime des choses comme ça. »
 
Il ajouta que je devais laisser mon pouvoir me guider au travers des buissons jusqu'à mon carnet. Et doucement il me poussa en avant. Pendant un moment. je déambulai sans aucun but et alors je le trouvai. Je crus avoir inconsciemment retenu la direction dans laquelle il l'avait jeté, mais il expliqua le succès de ma recherche en disant que j'étais allé droit au carnet parce que pendant des heures mon corps avait été imbibé de « ne-pas-faire"
Voyage à Ixtlan - page 235

Rédigé par Agnès

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